Alors que le grand salon aéronautique de Farnborough ouvre ses portes aujourd’hui près de Londres, le Journal de l’Aviation a eu le privilège de rencontrer Pascale Sourisse, Directeur Général en charge du Développement International du Groupe Thales. Entretien.
Quelles peuvent-être les éventuelles conséquences du Brexit au niveau des activités Aéronautique & Défense de Thales au Royaume-Uni ?
C’est une question importante sur laquelle Thales s’est déjà exprimé. Aussi bien Patrice Caine que le patron de Thales au Royaume-Uni ont dit que nous préférions que le Royaume-Uni reste au sein de l’Union européenne tout en respectant le choix des Britanniques. Cela étant, ce qui est important pour nous maintenant, c’est de faire en sorte que les relations d’affaires continuent de se développer. Thales ne considère pas qu’il y aura nécessairement un impact direct du Brexit sur notre secteur d’activité. Nous avons une filiale importante au Royaume-Uni avec plus de 6 000 employés et qui génère près de 10% du chiffre d’affaires du groupe. Elle travaille beaucoup avec des clients britanniques qui représentent plus des trois quarts de l’activité de la société, mais aussi à l’export, et pour beaucoup de pays situés en dehors de l’Union européenne. Ces relations commerciales se poursuivront avec l’ensemble de nos clients, entre Thales et Thales au Royaume-Uni mais aussi entre Thales au Royaume-Uni et l’ensemble de ses clients.
En revanche, ce qui à ce stade est incontournable c’est que le Brexit crée une incertitude. Nous espérons qu’elle n’aura pas un impact économique qui pourrait avoir un effet induit sur des investissements au Royaume-Uni pour un certain nombre de clients. La dévaluation de la livre par rapport à l’euro peut nous toucher, et à la limite peut améliorer la compétitivité de Thales au Royaume-Uni en tant qu’exportateur, mais je pense que la seule question c’est l’incertitude, et peut-être l’attentisme que cela risque de créer chez des investisseurs par rapport au lancement de certains projets.
Comment se présente le salon de Farnborough pour Thales ?
Nous avons prévu différentes annonces et la première, la plus importante, concernera les prises de commandes dans le domaine de l’avionique au cours de la dernière année et en particulier ces six derniers mois.
Le thème choisi par Thales sera celui de la connectivité, car elle représente une tendance marquante de l’évolution du marché. Il y deux catégories d’applications importantes. La première est la connectivité pour l’exploitation de la flotte d’avions, au niveau du cockpit et des applications numériques qui sont utilisées par les équipages pour faire fonctionner l’ensemble des opérations de la compagnie aérienne, l’objectif étant d’améliorer l’efficacité opérationnelle. Le deuxième volet c’est la connectivité pour les passagers, en liaison avec les systèmes de divertissement (IFE). Dans ces deux domaines, il y a des évolutions technologiques très importantes sur lesquelles nous proposons des solutions différenciantes et qui vont transformer le marché. Cette connectivité s’accompagne des enjeux liés à la cybersécurité. Les compagnies aériennes demandent les meilleures solutions pour protéger l’ensemble de leurs systèmes. Thales dispose de compétences exceptionnelles en étant à la fois un acteur de premier plan mondial dans le domaine du contrôle aérien, de l’avionique et de la cybersécurité. Ces compétences sont stratégiques pour le bon fonctionnement des compagnies aériennes. La même démarche s’applique d’ailleurs au niveau de l’In-flight Entertainment & Connectivity (IFEC) pour les passagers.
Mais la connectivité jouera aussi un rôle majeur pour réduire l’empreinte CO2 du secteur aérien. Avec un meilleur partage des informations pour préparer la mission d’un avion et de son équipage, et pour gérer les mouvements au sol, nous pourrons optimiser les vols et les opérations au sol et réduire la consommation de carburant. Thales est mobilisé pour optimiser la gestion opérationnelle des vols, en optimisant par exemple les temps de vol, ce qui permet aussi de réduire les émissions de CO2. Les solutions numériques pour les équipages, telles que les EFB (Electronic Flight Bag) permettent un accès à l’information utile de façon plus efficace. Il y a aussi des exemples dans la maintenance avec des informations sur tel ou tel équipement qui peuvent être partagées rapidement pour agir avant qu’une panne soit détectée. En termes de disponibilité des avions, c’est très efficace. Des informations précieuses pourront également être communiquées aux pilotes pendant le vol, comme par exemple un problème météo avant même qu’il ne soit détecté par le radar. En étant connecté, l’avion se trouve en permanence dans un réseau, en lien avec le sol et éventuellement avec d’autres avions. La connectivité permet de gérer les vols de façon encore plus efficace et plus rentable. C’est une tendance très forte et l’un des axes stratégiques que Thales a lancé pour accompagner ses clients dans leur transformation numérique. La maintenance préventive, le big data analytics, rassemble une multitude de données sur le fonctionnement de tous les équipements à bord de l’avion pour en déduire des schémas de comportement typique et prédire quand il est utile d’intervenir. Ces modèles de données permettront d’avoir une maintenance plus efficace, tout en réduisant les coûts et en optimisant la disponibilité des flottes.
Durant la prochaine décennie, c’est-à-dire demain, la Chine égalera, voire dépassera les marchés dits « mûrs » dans le transport aérien. Quelles sont les ambitions de Thales dans l’Empire du Milieu ? De nouvelles implantations sont-elles à l’étude ?
La Chine est un marché extrêmement important pour Thales, notamment dans le domaine du transport aérien, mais aussi sur d’autres de nos activités civiles comme le transport terrestre (signalisation ferroviaire des grandes lignes et des métros). Le marché chinois croît plus rapidement que le marché mondial. Si l’on regarde les chiffres de l’IATA, quand le trafic croît de 4% au niveau mondial, la Chine, qui représente un volume significatif, connaît une croissance comprise entre 5,3 et 5,5%. Le marché chinois devrait dépasser le marché américain à l’horizon 2021. Thales a très vite compris l’importance de ce marché en se positionnant sur différents créneaux. Premièrement, Thales est depuis de nombreuses années un acteur majeur du contrôle aérien. Nous avons été choisis pour équiper les grands centres de contrôle de Beijing, Shanghai et Canton au début des années 2000. Nous équipons différents centres et Thales gère une grande partie du trafic aérien chinois : 60% du total des mouvements en Chine, c’est considérable. Dans ce domaine, nous avons une politique de partenariat. Ainsi en 2007, nous avons créé BEST (Beijing EasySky Technology), une joint-venture avec TEDC, l’un des acteurs chinois du secteur. Nous sommes dans une phase de montée en puissance et notre stratégie pour l’avenir sera de nous appuyer de plus en plus sur cette joint-venture pour continuer de gagner des marchés en Chine.
À bord, pour l’avionique et les IFEC, là aussi nous poursuivons notre développement. Nous avons créé une autre joint-venture avec CETC baptisée TCA (Thales CETC Avionics) qui fournit des solutions d’IFE pour le C919. Cette JV nous permettra d’exporter nos solutions depuis la Chine. Le premier objectif est d’équiper les C919 mais il est évident que l’on souhaite que cette joint-venture fournisse aussi d’autres compagnies aériennes. Il faut considérer qu’il y aura un effet de gamme entre la solution développée par TCA et celles fournies directement par les équipes IFEC de notre centre de compétences d’Irvine en Californie. TCA est une beau projet business qui n’en est qu’à ses débuts, mais avec des objectifs ambitieux à la fois pour les compagnies chinoises utilisant le C919 et pour d’autres compagnies.
Le troisième volet concerne nos discussions avec le grand industriel aéronautique chinois AVIC visant à créer une joint-venture dans le domaine de l’avionique pour hélicoptères. Le marché des hélicoptères en Chine est un marché qui va se développer fortement avec la levée des restrictions sur l’espace aérien basse altitude. Thales offre des solutions très performantes en matière d’avionique pour hélicoptères et cette joint-venture avec AVIC nous permettra de contribuer au développement du marché chinois en lui offrant des produits spécifiques.
Enfin, un axe de développement de nos activités avioniques en Chine, c’est la dimension services et support. Nous avons déjà une activité basée près de Beijing que nous allons continuer à développer en offrant un service de proximité aux compagnies aériennes.
Peut-on également imaginer un nouveau hub dédié à l’innovation en Chine, à l’instar de celui inauguré il y a deux ans à Singapour ?
Nous multiplions aussi les coopérations avec les universités chinoises, les centres de recherche, pour avoir du travail de développement sur des solutions adaptées au marché chinois mais également pour contribuer au développement de jeunes talents chinois. Notre analyse, c’est que la Chine est un tel utilisateur, d’une telle taille et avec de tels enjeux en termes de densité de trafic qu’elle deviendra leader de l’innovation pour un certain nombre de solutions. Nous souhaitons participer à ce mouvement et être en mesure de développer en Chine, avec des ingénieurs basés sur place et en partenariat avec des acteurs industriels ou des universités chinoises, des solutions qui pourront ensuite être exportées depuis la Chine sur le marché mondial. Cette co-innovation avec des partenaires chinois est une priorité.
La notion d’Innovation Hub que Thales a mise en place à Singapour est une démarche qui se poursuivra en Chine. Thales a noué des partenariats avec des universités comme la Civil Aviation University of China, la Beijing Jiaotong University… et nous en sommes très heureux. Ils permettent d’apporter des innovations pour le marché chinois, mais nous sommes aussi convaincus que ces solutions répondront à une réelle demande en dehors de Chine. La Chine sera de plus en plus moteur, un moteur puissant en termes d’innovations. Elle consacre des moyens toujours plus importants à la formation, à l’innovation, à la R&D, avec de nombreux technoparcs et incubateurs. Nous souhaitons être partie prenante de cet élan.









