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Le Journal de l'Aviation » Les Interviews » Sergio Colella, SITA : « au-delà de la technologie, c’est la collaboration entre tous les acteurs qui créera une meilleure expérience voyageur »

Sergio Colella, SITA : « au-delà de la technologie, c’est la collaboration entre tous les acteurs qui créera une meilleure expérience voyageur »

Emilie Drab Emilie Drab
21 février 2019
dans Les Interviews, Transport aérien
© SITA

© SITA

SITA, leader des innovations technologiques pour le secteur de l’aérien, fête cette année son 70e anniversaire. Fondée en 1949, la société est née de l’idée de quelques compagnies aériennes de mettre en commun leurs moyens pour construire les infrastructures technologiques du transport aérien. Aujourd’hui, ses systèmes sont présents dans un millier d’aéroports, dans 200 pays, la société emploie 4700 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 1,6 milliard de dollars. Avec la technologie, les télécommunications, la digitalisation, les systèmes d’information pour les compagnies aériennes, les aéroports et les gouvernements au coeur de son activité, elle gère 60% des données du transport aérien. Sergio Colella, président de SITA responsable de l’Europe, nous en dit davantage sur les technologies d’avenir pour le secteur.

Dans quel contexte évolue SITA aujourd’hui ?

Nous sommes dans un contexte où le nombre de passagers est en constante évolution. Il y a eu quatre milliards de passagers en 2017 et toutes les analyses s’accordent à dire qu’il y en aura huit milliards dans vingt ans. En Europe en particulier, le nombre de passagers va doubler, le nombre d’avions va doubler, mais l’infrastructure physique va augmenter de 5% au mieux, parce qu’il y a des pressions écologiques et une densité de population qui font que créer des pistes ou de nouveaux aéroports demande des temps extrêmement longs. Le seul moyen pour gérer cette équation, c’est la technologie informatique. C’est le fait d’améliorer les flux, d’améliorer l’excellence opérationnelle, de permettre des passages aux frontières, aux portes, à l’embarquement qui soient plus fluides. Et la technologie existe, que ce soit la biométrie, l’intelligence artificielle, la mobilité ou d’autres éléments technologiques, par exemple pour assurer la sécurité informatique. Toutes ces technologies ne sont plus des pilotes ou des « proof of concept » mais sont vraiment prêtes à être déployées.

Justement, on parle beaucoup de biométrie en ce moment. Où en est son déploiement ?

La problématique est moins technologique que réglementaire. Aux Etats-Unis, nous avons travaillé avec les autorités gouvernementales américaines pour faire en sorte que le visage devienne la carte d’embarquement et le passeport du passager. A Miami, il peut passer tous les points de contrôle sans sortir ses documents, son seul visage lui permet de passer. Nous avons démontré que le temps d’embarquement d’un Airbus A350 peut être réduit de 40%, ce qui est énorme. Nous venons également de mettre en place cette technologie à l’aéroport d’Athènes pour l’embarquement.
La biométrie peut aussi être utilisée pour tout ce qui concerne l’« automated border control » : lorsque vous arrivez aux Etats-Unis, mais aussi en Italie à l’aéroport de Rome si vous ne venez pas de la zone Schengen, vous avez la possibilité de passer les contrôles au travers de machines automatiques sur technologie biométrique.

La difficulté n’est pas technologique mais plus dans l’intégration des processus, dans la reconnaissance des documents du passager, dans la vérification des listes de sécurité etc. mais c’est tout à fait possible. Et l’objet est que cela puisse marcher avec toutes les compagnies et dans tous les aéroports. C’est cette interopérabilité qui est clé.

SITA a mis en place l’embarquement par reconnaissance faciale à Miami © SITA

Y a-t-il une réticence de la part du passager ?

Non, il n’y a plus de réticence. Nous nous sommes rendu compte que plus le processus est « self service », plus la satisfaction du passager est grande : le niveau de stress descend quand on fait les choses soi-même. On le voit particulièrement au check-in, qui se fait de plus en plus sur mobile. Même lors du passage aux frontières, le niveau de stress est plus faible si l’on passe soi-même au travers d’un portique plutôt que si l’on a affaire à un douanier qui pose trois questions et essaie de nous dévisager. Cette bonne adhésion du passager est fantastique parce que nous voulons développer ces technologies pour le dépôt des bagages, le passage des contrôles, l’embarquement…

Un aéroport aujourd’hui n’a plus rien à voir avec un aéroport des années 90 et il faut prendre en compte ces éléments pour le rendre plus adapté à une utilisation qui a changé. Il y a toujours des comptoirs d’enregistrement parce qu’il y a toujours des utilisateurs qui en ont besoin. Mais aujourd’hui, nous pouvons imaginer des comptoirs mobiles, nomades, plus de postes autonomes en self-service… Nous avons des robots qui se déplacent tous seuls : les comptoirs d’enregistrement qui se circulent dans l’aéroport pour aller là où il y a des concentrations de personnes ou même des « self bag drop », avec le robot qui rentre à la base avec votre bagage.

SITA présente Kate, son comptoir d’enregistrement nomade en libre service… © SITA
…et Leo, le système nomade de dépose bagages © SITA

Le traitement des bagages est également un élément-clé dans les performances des compagnies aériennes et des aéroports, au point que l’IATA a adopté une résolution (753) en 2018 pour que le suivi soit mieux assuré. Quelles solutions propose SITA dans ce domaine ?

C’est un sujet très important. Quand vous prenez un vol, il y a toujours trop de bagages cabine : les gens ont peur que leur bagage soit perdu, détérioré ou qu’ils doivent attendre une éternité à l’escale. Dans le monde, 5,57 bagages pour mille sont perdus ou endommagés – en Europe, c’est plutôt autour de 7 pour mille – pour un coût de 2,3 milliards de dollars par an. C’est un élément majeur de surcoût, de désorganisation et d’insatisfaction du client. C’est pourquoi la résolution 753 a été adoptée. Elle augmente le niveau d’exigence dans la traçabilité du bagage en demandant à ce qu’on puisse enregistrer où il se trouve à chaque étape.

Nous avons des technologies qui le permettent. SITA a des outils comme WorldTracer ou BagManager qui permettent déjà de retrouver plus facilement et plus rapidement un bagage perdu ou qui ne se situe pas à l’endroit où il devrait. A moyen et long terme, la RFID ou la reconnaissance du bagage au travers de technologies d’intelligence artificielle et de reconnaissance vidéo permettront d’aller encore plus loin. Nous croyons beaucoup en cette technologie-là. L’objectif est de réduire de moitié le nombre de bagages perdus.

Avez-vous également des services pour améliorer le TAT (Turn around time) ?

C’est un élément essentiel. Nous avons des technologies d’optimisation des TAT en aéroport pour faire en sorte que l’avion arrive à sa porte le plus rapidement possible, qu’il soit géré par toutes les activités de maintenance pour qu’il puisse repartir etc. Nous avons également des technologies qui permettent de traiter plus intelligemment les données envoyées par les équipements des avions, de faire de la maintenance prédictive sur la base d’une analyse plus continue des données, par exemple des moteurs. Nous venons de signer un contrat très important avec Rolls-Royce pour leur permettre de consolider toutes les données moteurs pour les compagnies aériennes et de les analyser, pour proposer ensuite des programmes de maintenance. Nous avons une plateforme pour cela, le e-Aircraft DataHub, un hub de données électroniques sur l’avion. Ce contrat avec Rolls-Royce est fondamental pour ce type d’application.

Quelle est l’implication des compagnies et des aéroports envers les nouvelles technologies et lesquelles sont prioritaires pour les programmes d’investissement ?

Bien plus de la moitié des départements informatiques ont dans leur plan d’investir dans ces technologies dans les trois prochaines années. Aujourd’hui en Europe, nous avons au moins cinq ou six pilotes, dans des aéroports importants et pour des compagnies aériennes majeures.

En plus de la biométrie, la cyber sécurité fait certainement partie des priorités. C’est fondamental parce que cela tient à la première problématique du TA qui est d’assurer la sécurité, qui est aussi la sécurité de nos données. SITA a une coentreprise avec Airbus dans ce domaine pour le secteur aérien.

Toujours reliée à la sécurité, la blockchain est un élément important, cette technologie qui permet que vous soyez absolument certain d’une donnée, de sa provenance et de sa mise à jour. SITA a construit un pilote de blockchain pour le secteur aérien, le FlightChain, qui permet d’avoir cette « source unique de la vérité » sur une donnée qui est fondamentale, comme le nombre de mouvements qu’un avion a réalisé. Nous travaillons sur une blockchain verticale pour le secteur de l’industrie du transport aérien, à laquelle participent des compagnies comme British Airways.

© SITA

Je pense aussi que l’intelligence artificielle est un élément qui apporte énormément au secteur aérien. Prenons l’exemple de l’aéroport de Changi à Singapour : leur problématique est qu’ils ont des conditions météorologiques et climatiques extrêmement variables et il était très difficile pour eux de pouvoir planifier avec un bon niveau de précision l’arrivée et le départ des avions. En mettant en place une solution à base de deep learning, qui analyse une quantité extrêmement importante de données du passé (data lake) pour comprendre comment des perturbations météo et des problématiques de retard impactent les flux dans l’aéroport, nous avons pu avoir la même visibilité sur l’horaire d’arrivée d’un avion avancée à six heures au lieu d’une demi-heure. Cela permet une planification nettement plus précise donc une optimisation majeure de la gestion de l’aéroport, ses flux de passagers et ses ressources.

Enfin, il y a la mobilité : nous sommes de plus en plus porteurs de notre information. Nous et notre smartphone sommes porteurs de nos informations biométriques, de nos informations de voyage. Nous sommes dans des modalités de self service – nous déclarons nous-mêmes notre bagage, nous passons des contrôles avec notre visage – au lieu d’avoir des informations ailleurs, de devoir aller les chercher et essayer de faire la correspondance. C’est cela qui va apporter cette fluidité et cette capacité à gérer des volumes de plus en plus importants.

Au-delà de l’avancée technologique, c’est la collaboration qui permettra de faire ce pas vers l’excellence opérationnelle et une meilleure expérience du voyageur. Compte tenu du fait que nous appartenons au secteur du transport aérien, SITA a un rôle primordial à jouer pour faciliter cette collaboration. Les technologies le permettent et c’est juste une question d’exécution dans un contexte où le temps est clef. Nous avons vu une année 2018 record en nombre de passagers et très moyenne en termes d’efficacité. Ce problème ne peut qu’empirer à l’avenir donc il faut utiliser tous les moyens que permet la technologie pour faire ce saut de qualité.

Un comptoir de dépose bagages en libre service © SITA

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