Pour ce cinquième et dernier chapitre de l’histoire de l’armée de l’air, le Journal de l’Aviation, avec l’aide de l’historien Patrick Facon, retrace les changements et les mutations qui sont intervenus au sein de l’armée de l’air depuis le début des années 90 jusqu’à aujourd’hui. Fin de la Guerre froide, développements technologiques, restrictions budgétaires, des enjeux de taille pour une armée de l’air en constante évolution.
« La Guerre du Golfe a été un véritable choc psychologique et technologique », affirme l’historien de l’armée de l’air Patrick Facon. « On se rend compte que tout ce qui existait avant était pratiquement remis en question. » Le focus opéré sur la composante nucléaire s’est fait au détriment d’autres développements, le manque d’avions conventionnels ne permet pas de s’engager dans un conflit, l’interopérabilité avec les alliés n’est pas au rendez-vous, les moyens d’observation et de reconnaissance ne sont pas au niveau des guerres intensives qui s’annoncent…
« Il s’agit donc pour l’armée de l’air de montrer qu’elle est au niveau pour avoir une place dans la coalition, avec les États-Unis notamment », en développant notamment ses capacités de projection et de frappe dans des régions lointaines et en rattrapant son retard dans le domaine du C3I (command, control, communication, intelligence).
Cette « crise » que traverse l’armée de l’air est pourtant génératrice d’innovations et de progrès, selon Patrick Facon. En effet, à partir de la guerre du Kosovo en 1999, l’armée de l’air devient véritablement interopérable avec les alliés, par le système de réseaux, le SCCOA (Système de commandement et de conduite des opérations aérospatiales), le concept de « bases projetables » et la modernisation des matériels (SCALP…).
Ce mouvement s’accompagne également de réorganisations successives. Le plan « Armées 2000 » est amorcé en 1989, qui prévoit notamment le « remaniement en profondeur des régions aériennes et des grands commandements spécialisés ». En 1991, le CEMAA de l’époque, le général Fleury, pose le fondement des trois missions « essentielles » de l’armée de l’air : la dissuasion, la veille, l’action. Les régions aériennes sont réduites à trois et la répartition des avions au sein des commandements voit notamment les escadrons nucléaires passer sous commandement des FAS (Forces aériennes stratégiques), tandis que la FATAC (Force aérienne tactique) récupère l’ensemble des avions de combat conventionnels et que le CAFDA (commandement air des forces de défense aérienne) garde les moyens de veille et de défense sol-air.
La réorganisation se poursuit en 1994, avec entre autres la création du CDAOA (commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes), la FATAC devient la Force aérienne de combat, le COTAM (Commandement du transport aérien militaire) la Force aérienne de projection.
La décision de professionnaliser les armées prise en 1996 par Jacques Chirac voit notamment la déflation des effectifs de l’armée de l’air, qui passe de 83 000 militaires en 1996 à 70 000 en 2002.
Un nouveau plan de réorganisation commence à être mis en place au début des années 2000, « Air 2010 », qui prévoit la réduction du nombre de grands commandements et la concentration autour de pôles majeurs : le CFA (Commandement des forces aériennes) qui prépare les forces aériennes, le commandement des FAS, le CDAOA, le CSFA (Commandement du soutien des forces aériennes), la DRHAA (Direction des ressources humaines de l’armée de l’air) et le SAGF (Service de l’administration générale et des finances). « C’est une structure ramassée et efficace, qui résout entre autres le problème du passage du temps de paix au temps de crise », détaille Patrick Facon. Une des problématiques que n’avait pas su assurer l’organisation des débuts… dans les années 30. « Avec des structures, l’armée de l’air est tout le temps en alerte et prête à passer à l’action en un clin d’œil », continue l’historien.
Cependant, en parallèle de ces réorganisations successives, l’armée de l’air doit également faire face à des réductions d’effectifs et de moyens tout en assurant son efficacité et sa capacité de projection. Le Mirage IV est finalement retiré du service actif en 1996, l’armée de l’air passe également sous la barre symbolique des 450 avions de combat. Puis, avec le Livre blanc de 2008, la cible se réduit à 300 appareils, qui comprennent également ceux de la Marine nationale. Une nouvelle baisse est annoncée dans le Livre blanc de 2013, qui prévoit que la France alignera au total 225 avions de combat, Mirage 2000 et Rafale, entré en service en 2006.
L’interarmisation, fruit de la RGPP (révision générale des politiques publiques), induit une refonte de la « carte militaire », avec la fermeture de bases aériennes et l’externalisation de certaines tâches, mais aussi la création de bases de défense (BDD). Un processus qui fait « craindre de devenir une composante parmi d’autres au sein de l’état-major des armées et de perdre son indépendance institutionnelle », analyse Patrick Facon.
D’autres mouvements vont venir transformer l’armée de l’air : réintégration au sein de l’OTAN, création du GAE (Groupe aérien européen), développement – certes lent – de l’Europe de la Défense, traité de Lancaster House, EATC (European Air Transport Command) autant d’alliances et d’accords qui mettent en lumière la nécessité de mutualiser les compétences et les moyens pour réaliser des économies tout en conservant ses capacités.
Des rapprochements également en partie justifiés par les contraintes matérielles. Les C160 Transall arrivent en fin de vie et ne sont pas remplacés assez vite par les A400M, les C135 attendent toujours d’être remplacés par des A330 MRTT, les drones sont en nombre réduit (quatre Harfang et deux MQ-9 Reaper). Il y a donc nécessité de faire appel à des alliés pour construire, développer, exploiter des matériels qui contribuent à la capacité de projection de l’armée de l’air.
C’est cette capacité de projection qui tient une « place centrale » dans les missions de l’armée de l’air, comme le souligne Patrick Facon : « Du Golfe à la Libye, il ne s’est pas passé une seule journée sans que les aviateurs ne soient présents en OPEX ». Tout comme le nucléaire dans les années 50-60, la capacité de projection pourrait bien devenir le répertoire de légitimité de cette armée de l’air modernisée, qui doit faire face aux défis capacitaires et humains pour continuer sa mutation au fil des années.








