Pour ce quatrième volet de l’histoire de l’armée de l’air, le Journal de l’Aviation retrace avec l’historien Patrick Facon le cheminement vers une puissance nucléaire, qui s’est construite dès les années 50.
Le vol inaugural du prototype du Mirage IV le 17 juin 1959 marque l’une des étapes de l’entrée de l’armée de l’air dans l’ère du nucléaire. L’historien Patrick Facon rappelle que l’armée de l’air pense à se doter d’un bombardier nucléaire stratégique dès le milieu des années 50. « En 1954, le général Valin, inspecteur général de l’armée de l’air stipule que la France doit disposer d’une capacité de frappe à 3 000 kilomètres avec une bombe nucléaire. C’est le premier « texte fondateur » de la doctrine nucléaire de l’armée de l’air. »
Mais l’impulsion vient aussi du politique, après la crise de Suez de 1956 et le retour au pouvoir du général de Gaulle, qui entend doter la France d’une capacité de frappe et de dissuasion nucléaire afin d’assurer l’autonomie nationale et d’assurer la place de la nation au sein de l’OTAN. Il s’agit de doter la France d’un vecteur de dissuasion, qui sera un avion dans un premier temps. « Le bombardier n’est qu’un engin transitoire, ce n’est pas l’outil ultime que l’armée de l’air doit avoir, mais ce qui est visé à terme c’est le missile stratégique balistique », explique Patrick Facon.
La stratégie nucléaire pour l’armée française prendra tout son sens dès 1960, avec le premier tir expérimental d’une bombe atomique à Reggane, mais également avec la première loi de programme – la première LPM – qui vise à mettre en œuvre l’armement nucléaire. L’accent est porté sur le développement et la mise en œuvre du Mirage IV de Dassault, au détriment du missile sol-sol balistique, qui ne dispose pas de « l’infrastructure industrielle suffisante ».
Le premier avion de série effectue son premier vol en décembre 1963, le Mirage IV entre en service en 1964 au sein d’escadrons des Forces aériennes stratégiques (les FAS, créées en janvier 1964, qui célèbrent cette année leurs 50 ans). Il ne sera retiré des forces qu’en 1996, après 41 années de service opérationnel. Les 62 exemplaires qui seront livrés à l’armée de l’air entre 1964 et 1968 sont équipés d’une bombe A à gravitation de 60 kilotonnes. Afin d’assurer une allonge stratégique significative, des ravitailleurs C-135FR sont commandés à Boeing, des avions toujours en service aujourd’hui.
« Le nucléaire est un élément structurant de la légitimité de l’armée de l’air, il devient un répertoire de légitimité », détaille l’historien. « Pour avoir de la légitimité à cette époque, il faut posséder l’arme nucléaire. Dans le système militaire français des années 1960, il y a eu des débats incroyables entre les marins, les terriens et les aviateurs sur l’arme nucléaire tactique. Les marins et les terriens se rendent compte que le nucléaire est un élément aussi structurant pour la légitimité de leurs armées respectives que pour l’armée de l’air. »
La deuxième loi de programme (1965-1970) débute un an avant le retrait de la France de l’OTAN. Elle prévoit notamment le développement d’une seconde composante de dissuasion nucléaire, des missiles sol-sol balistique stratégique (SSBS) S-2 dotés d’une tête nucléaire de 130 kilotonnes en silos qui seront positionnés sur le plateau d’Albion (Haute-Provence). Le projet prend un peu de retard et la première unité de tir est opérationnelle en 1971, la seconde un an plus tard.
Au cours des années 1970-80, l’armée de l’air change et modernise sa composante nucléaire. Les Jaguar font leur entrée dans les forces en 1973 et sont aptes à effectuer des missions de frappes nucléaires tactiques dès 1974 avec les bombes AN-52 ; les Mirage IIIE se dotent également de cette bombe tactique ; des missiles SSBS S3 remplacent les S2 sur le plateau d’Albion en 1980 ; les Mirage IV A se dotent du missile nucléaire ASMP (air-sol moyenne portée) et sont renommés Mirage IV P (« pénétration ») en 1986 ; les Mirage 2000N équipés d’ASMP entrent en service en 1988 ; les C-135 sont remotorisés entre 1985 et 1988 ; le programme Rafale est lancé en 1988.
Cependant, la guerre du Golfe en 1990-1991 et la fin de la Guerre froide, vont induire une nouvelle « donne stratégique » et amener des changements et des transformations au sein de l’armée de l’air.








