Le nom de Dorine Bourneton n’est inconnu de personne dans le milieu de l’aviation. Son destin et son engagement non plus. Seule survivante de l’accident d’un avion de tourisme survenu l’année de ses seize ans, elle perd l’usage de ses jambes mais décide que cet accident ne détruira pas ses rêves. Malgré les obstacles sociaux et institutionnels, malgré les contraintes et les difficultés supplémentaires liées à son handicap, elle reprend les commandes d’un avion, passe son brevet de pilote et devient la première femme paraplégique au monde pilote de voltige aérienne en 2015.
Ce parcours, jalonné de combats auprès des autorités pour faire évoluer les réglementations, pour permettre aux personnes en situation de handicap d’accéder aux licences professionnelles et aux sports aériens, et pour sensibiliser au sujet de l’accessibilité en général, c’est lui qui est retracé dans la pièce Voltige, mise en scène par Éric Métayer et qui se joue à partir du 28 janvier au Théâtre du Petit Montparnasse.
Plus qu’un récit, Voltige est l’incarnation de son combat : Dorine Bourneton elle-même monte sur scène pour assurer son propre rôle et faire passer ses émotions. Un seule-en-scène, où la danse est très présente, comme toutes ces figures de voltige pour la réalisation desquelles elle s’est battue.
Comment est née l’idée de cette pièce et pourquoi l’association avec Éric Métayer ?
Éric Métayer est acteur, comédien et metteur en scène. Je lui parlais de mon parcours et de mes combats pour devenir pilote professionnel, au début des années 2000. Cette histoire l’a touché, il a estimé qu’elle méritait d’être racontée. C’est lui qui a eu envie d’écrire la pièce et m’a proposé de l’incarner sur scène. Comme j’étais déjà conférencière, j’ai l’habitude du public. Jouer, c’est différent, mais Éric est un excellent coach. Parmi les retours que j’ai eus, on m’a dit qu’il y a du naturel, une authenticité et une émotion que les plus grands acteurs cherchent à transmettre, mais où l’on sent que c’est du jeu. Là, cela se fait naturellement. Ce sont de vraies émotions, tout est réel. À certains moments, je peux être bousculée, manquer de tomber réellement à cause du fauteuil. Ce n’est pas joué donc c’est très fort.
Le théâtre est une activité très exigeante et vous serez sur scène cinq fois par semaine. Comment gérez-vous cette contrainte ?
Répéter, aller chercher ses émotions tous les soirs peut être épuisant, mais c’est aussi une expérience qui fait grandir. Et la contrainte fait aussi partie du métier de pilote. La voltige est tout aussi difficile : elle demande un entraînement quotidien, avec parfois plusieurs vols par jour. Le travail ne m’a jamais fait peur. J’ai besoin de répéter, d’agir. Ce projet était une opportunité que je ne voulais pas laisser passer.
La mise en scène repose largement sur la danse et les kuroko. Quel est leur rôle, sont-ils un moyen d’évoquer le vol quand la scène peut limiter cette représentation ?
La voltige, c’est comme une danse. Etant paraplégique, en fauteuil roulant, il était compliqué de faire vivre la pièce seule. Eric Metayer a eu l’idée géniale d’avoir recours à ces kuroko inspirés du théâtre japonais. Ce sont des personnages habillés en noir, qui animent la scène, déplacent les décors, les accessoires. Ils peuvent symboliser des personnages également : tantôt mon père, une amie, un responsable de la DGAC, Brigitte Trevelin-Falcoz, etc. On ne voit pas leur visage, ils peuvent devenir qui l’on veut. On laisse l’imaginaire du spectateur travailler par des symboles. Par exemple, l’hélice du Caudron d’Adrienne Bolland est symbolisée par un parapluie, le passage de la Patrouille de France est évoqué par des rubans de GRS bleu, blanc, rouge.
Quels sont les grands thèmes abordés dans la pièce ?
Je fais cheminer le spectateur de l’accident jusqu’à la voltige. La pièce aborde l’inclusion des personnes handicapées, le regard porté sur le handicap, l’accessibilité, mais aussi le combat pour devenir pilote professionnel, pour pouvoir voler avec un handicap. Le combat pour trouver sa place, pour la vie, pour aller au bout de ses rêves, exister malgré les chutes et les refus. Elle évoque également la patrouille des pilotes handicapés, que nous avons créée.
C’est là le message que vous souhaitez transmettre au public ?
Il y a cette phrase dans la pièce : « Criez vos rêves, arrachez vos entraves, volez, vous aussi. » On a tous des ailes, parfois brisées ou blessées, mais elles sont là. C’est un message qui dépasse le handicap. Il parle d’engagement, de confiance et de détermination. Tout le monde peut y trouver de l’inspiration.
Le jour de mon accident, il y avait trois morts autour de moi. Je suis la seule survivante. Cette seconde chance, il fallait en faire quelque chose. Au-delà du handicap, ce que l’on voit, c’est une femme qui s’est battue pour ses rêves.
Justement, le combat est-il plus difficile en tant que femme dans l’aéronautique ?
Oui, vraiment. C’est pourquoi je fais beaucoup référence à des figures pionnières comme Brigitte Revlin-Falcoz, l’une des premières femmes pilotes de ligne à Air France, qui nous a beaucoup aidés, ou l’aviatrice Adrienne Bolland. Mais je parle aussi de Guillaume Féral, pilote paraplégique, instructeur et pilote de voltige, qui m’a accompagnée dans ce parcours. On ne progresse jamais seul dans l’aéronautique. On avance avec les autres.
Que vous apporte cette pièce aujourd’hui ?
Elle m’a apporté un sentiment de légitimité. Après une période de retrait et de réflexion, ce projet m’a permis de me sentir à ma place, de retrouver ma combativité. Oui, cette pièce m’a permis de me retrouver et de partager. Elle arrive à point nommé. C’est une aventure merveilleuse. C’est un beau voyage, un beau vol et surtout beaucoup d’espoir.
Théâtre du Petit Montparnasse
31 rue de la Gaité, Paris 14
Première le 28 janvier.
Représentations les mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 19h, et dimanche à 17h.
Tarifs : 36€ / 20€
