BA 123 d’Orléans-Bricy, 7h du matin. Le jour n’est pas encore levé, mais l’opération de chargement de l’A400M est déjà quasiment achevée. Cinq palettes, un réacteur M88, deux mâts rotors, du matériel médical, soit environ 12,2 tonnes de matériel, 93 m3, auxquelles il faut ajouter 25 personnes et 32 tonnes de kérosène, pour une masse au décollage de 116 tonnes. MSN8 est prêt à débuter son périple vers les terres africaines pour une mission logistique, qui commence à ressembler à une opération de routine.
La rotation comprendra un arrêt à Vérone, en Italie, à N’Djaména au Tchad, avant un posé à Bangui en République centrafricaine. Une escale africaine d’une quinzaine d’heures entrecoupée d’une nuit, avant un trajet de retour qui passera de nouveau par le Tchad et l’Italie. Au total, l’A400M effectuera une grosse quinzaine d’heures de vol en deux jours. Une mission qui aurait pris « beaucoup plus de temps » en C-160 Transall, capable d’emporter quatre fois moins de matériel en deux fois plus de temps.
Mais avant d’aller ravitailler les théâtres d’opérations, il a fallu planifier cette rotation. Si la planification logistique de l’acheminement de l’équipement a été assurée par le CSOA (Centre du soutien des opérations et des acheminements – voir encadré), l’EATC (European air transport command) a pour sa part été responsable de la coordination de la mission en lien entre autres avec l’Italie. « Cette mission a été montée à la demande de l’EATC et des armées française et italienne. A l’escadron, nous avons une planification qui court d’un mois sur l’autre, en fonction des disponibilités des avions. Mais il arrive que parfois le planning soit modifié, on s’adapte alors pour reconfigurer la mission », explique l’un des pilotes de l’escadron 1/61 « Touraine », qui exploite une flotte qui se monte à présent à six appareils. Un arrêt supplémentaire à Vérone sur le trajet de retour va ainsi décaler de quelques heures l’arrivée à Orléans.
A l’arrivée sous un ciel pluvieux à Vérone, les loadmasters s’activent pour charger environ cinq tonnes de matériel, répartis sur deux palettes supplémentaires. Le plan de chargement s’effectue actuellement à l’aide d’un ordinateur portable, la console et le logiciel embarqué n’étant pas encore complètement opérationnels. Une vingtaine de militaires italiens embarque également, afin d’aller relever des personnels en RCA dans le cadre de l’opération Sangaris. Si l’avion paraît à présent bien plein et que les 340 m3 de la soute semblent tout d’un coup remplis, la masse maximale n’est pourtant pas encore atteinte, « ce qui est assez rare », selon le colonel B., l’un des pilotes aux commandes, car « ce sont souvent le volume et la configuration du chargement qui nous arrêtent, et non le poids ». Après un ravitaillement en carburant, l’avion est prêt à repartir.
Cinq heures et trente minutes et une traversée de la Méditerranée plus tard, le « Ville de Toulouse » se pose sur la piste de N’Djamena au Tchad. L’opération de déchargement – dont le M88 – se déroule à la lueur des puissants projecteurs qui éclairent la piste. Les différentes manœuvres s’enchaînent à un rythme soutenu, bien plus fluide que lors des débuts opérationnels, lorsque les A400M étaient en expérimentations et que tout devait être calculé au millimètre près. L’expérience accumulée depuis décembre 2013 et la trentaine de rotations logistiques effectuées depuis ont apporté un gain de temps certain et permis aux équipages de gagner en efficacité.
Après un nouveau ravitaillement, l’A400M repart et finit par se poser à Bangui en fin de soirée. MSN8 décolle le lendemain en milieu d’après-midi. Il embarque une trentaine de passagers et 6,5 tonnes de fret. Si le trajet ne représente pas de menace nécessitant une protection particulière type protection ou blindage, sur des pistes préparées, il faut, en revanche, tenir compte des conditions climatiques inhérentes à l’Afrique. En plus des températures élevées au sol, « en arrivant dans les zones tropicales, il faut faire attention aux orages et aux tempêtes de sable », précise le pilote.
Formation, expérimentation, opérations
Ce type de mission possède une triple dimension pour l’équipage : en plus d’assurer une mission de pure logistique, la rotation permet également à l’escadron de perfectionner ses connaissances sur l’avion et de les exploiter au mieux, tout en assurant une mission de formation au profit des plus jeunes. Sur cette mission, les deux pilotes sont également moniteurs et encadrent le capitaine D., sorti d’école il y a six mois (voir portrait-métier du mois de décembre). Le minimum étant fixé à deux pilotes sur ce genre de mission, la présence d’un troisième pilote, fut-il encore en période de qualification, permet de mieux répartir la charge de travail – et donc de fatigue. Il en va de même pour les loadmasters, dont l’un se trouve également en formation.
L’escadron doit en permanence jongler entre l’opérationnel, la formation, les expérimentations. Celles-ci sont encore loin d’être achevées et le CEAM (Centre d’expérimentations aériennes militaires) travaille en coordination avec le Touraine. « Au niveau de la coordination de la flotte, on essaye de faire passer les expérimentations avant pour pouvoir avancer dans les capacités et on mixe autant que possible les missions opérationnelles et les entraînements » explique l’un des moniteurs. Si MSN8 était en mission logistique, MSN11 volait quant à lui au-dessus de l’Arctique pour une expérimentation « grand froid ».
Avec le renforcement progressif de la flotte, la répartition entre missions opérationnelles et expérimentations va pouvoir se réorganiser. Car il s’agit à présent d’acquérir des capacités tactiques. « On attend surtout l’atterrissage sur terrains sommaires et l’aérolargage, et on espère le début des essais de ravitaillement en vol » indique le colonel B., sans toutefois pouvoir donner de dates précises. Les tests sont d’abord menés par le constructeur Airbus Defence & Space, avant les expérimentations de la DGA, qui fait en sorte de les mixer avec celles du CEAM, pour gagner du temps.
A N’Djaména, le ravitaillement et le chargement de trois tonnes supplémentaires et de cinq personnels se fait sous le soleil couchant et devant les yeux attentifs des personnels de la base. Deux heures plus tard, MSN8 entame la plus longue partie du trajet pour rallier Vérone. Une « zone de turbulences » se fait à peine sentir et l’avion se pose sans encombre en Italie en toute fin de soirée. Il repart délesté de 3,5 tonnes et de 19 personnels italiens, pour atterrir à 2h40 du matin sur sa base de Bricy. Le déchargement final se fera dans la fraîcheur orléanaise et s’achèvera au petit matin. Dernière étape : le débriefing, avant un repos bien mérité l’équipage… en attendant le prochain vol et la prochaine mission.
| Le CSOA, pièce maîtresse de la projection des forces
La logique d’acheminement des matériels de l’armée relève du CSOA (Centre du soutien des opérations et des acheminements). Le « bras armé » du CPCO (Centre de conduite et de planification des opérations) a pour principale mission de « coordonner et de conduire le soutien logistique aux niveaux stratégique et opératif » pour toutes les missions, tant sur le territoire national qu’en OPEX ou lors d’exercices. Résultat d’une fusion entre le CICLO (Centre interarmées de coordination de la logistique des opérations) et le CMT (Centre multimodal des transports), le CSOA a officiellement été créé le 1er juillet dernier. Elément fondamental du soutien interarmées, l’organisme possède une vision globale des ressources disponibles pour effectuer les missions logistiques et doit assurer « la cohérence des flux du soutien et des acheminements ». Il est ainsi capable de répondre aux questions « comment soutenir, avec quoi, depuis où » en possédant une vision transverse de la situation. Une fois la demande formulée, à charge du CSOA de planifier et d’organiser la rotation, en fonction des vecteurs disponibles. Le CSOA peut bien évidemment puiser dans les ressources des armées, mais est également connecté à des « acteurs extérieurs » tels que l’économat des armées, le service postal à l’international de la Défense ou encore la SNCF ou RFF. Dans certains cas, le centre peut également faire appel à la sous-traitance ou à l’externalisation, par le biais du contrat SALIS notamment. |








