Après les virulentes attaques des dernières semaines, c’est un débat un peu plus constructif qui s’est tenu le 17 mars au sujet de la concurrence entre les compagnies américaines et les compagnies du Golfe. James Hogan, CEO d’Etihad, Jeff Smisek, celui de United Airlines et Doug Parker, celui d’American Airlines, faisaient partie des intervenants à la 14ème conférence annuelle sur l’Aviation organisée par la fondation de la chambre de commerce américaine à Washington.
Inquiètes des conditions dans lesquelles s’exerce la concurrence dans le cadre des accords de ciel ouvert entre les États-Unis, les Émirats Arabes Unis et le Qatar, les compagnies américaines ont publié une enquête au début du mois de mars, accusant les compagnies du Golfe d’avoir reçu plus de 40 milliards de dollars de subventions sous diverses formes depuis dix ans.
Doug Parker a expliqué lors de son intervention que les subventions accordées par les gouvernements du Golfe n’étaient pas compatibles avec les principes des accords de ciel ouvert et provoquaient une distorsion de concurrence. D’autant que, selon l’enquête, elles s’accompagnent d’exonérations de certaines taxes aéroportuaires et de réductions sur la facture pétrolière (par l’abolition de certaines taxes notamment).
Ces avantages « déloyaux » nourrissent l’expansion massive d’Emirates, Etihad et Qatar Airways – voire permettent leur survie pour les deux dernières. Les compagnies du Golfe peuvent ainsi introduire de nouvelles capacités à un rythme excédant largement la croissance du PIB mondial, provoquant des situations de surcapacité dans les marchés qu’elles desservent. Pour l’absorber, elles baissent leurs tarifs pour attirer « les passagers des compagnies des autres pays », selon les termes utilisés dans l’enquête.
Or, compagnies américaines et européennes s’entendent sur ce principe : elles ne peuvent pas entrer en compétition contre des États.
Etihad est la première à répondre
James Hogan était présent pour défendre sa compagnie : « Etihad est un David, un David qui a affronté des Goliath depuis 2003. […] Dans de nombreux cas, les compagnies bien établies étaient dotées d’infrastructures incroyables depuis des décennies : aéroports, terminaux, créneaux, droits de trafic. Pour nous mesurer à elles, nous avons dû travailler plus dur et de façon plus efficace. C’est ce qu’on appelle la concurrence. »
Le CEO d’Etihad explique que le succès de la compagnie est dû à son service, la modernité de sa flotte, son réseau et ses prix compétitifs. Par ailleurs, « il est très rare que les compagnies américaines offrent une alternative. Aucune compagnie américaine ne dessert Abou Dhabi. » Quant aux augmentations de participation et aux prêts octroyés, ce sont ceux d’un actionnaire qui marque sa confiance et attend des résultats en retour, comme pour une compagnie privée. « Je ne présenterai pas d’excuse. Les prêts et les capitaux de l’actionnaire ? C’est le business. »
Selon lui, les bénéfices sont grands pour l’économie des États-Unis, où Etihad dessert six destinations. Par ses divers partenariats, y compris industriels, elle soutiendrait plus de 200 000 emplois. Et elle a transporté 180 000 passagers vers les États-Unis en 2014.

Répartition des routes entre les Etats-Unis et les Emirats Arabes Unis. En rouge, les vols réalisés par les trois compagnies du Golfe, en jaune celles opérées par les trois majors américaines
Emirates prépare sa riposte
Tim Clark, le président d’Emirates, a promis de répondre ligne par ligne à toutes les accusations du rapport. Mais il en a déjà réfuté plusieurs (concernant des subventions directes et les infrastructures aéroportuaires notamment) le 18 mars, tout en rappelant que « les compagnies aériennes ne sont pas propriétaires des passagers. »
« Considérant qu’il n’y a quasiment aucun chevauchement entre le réseau aérien d’Emirates et ceux de Delta, American ou United, cette campagne menée par les transporteurs US n’a pour seul but que de protéger les revenus enregistrés avec leurs partenaires/joint-ventures », affirme-t-il. « Emirates offre une alternative concurrentielle équitable face aux alliances établies par les trois grandes compagnies US, qui bénéficient d’une immunité antitrust leur permettant de maintenir des tarifs artificiellement élevés. »
Lui aussi souligne l’impact de sa compagnie sur l’économie américaine, neuf villes sont desservies aux États-Unis, et l’estime à 2,8 milliards de dollars par an. Il indique également que depuis l’ouverture de la première liaison d’Emirates aux États-Unis, les exportations américaines vers les Émirats ont augmenté de 503%.
Par ailleurs, Tim Clark souligne que les compagnies américaines ne sont pas au-dessus de tout soupçon puisqu’elles « bénéficient elles-mêmes d’avantages inéquitables, et notamment d’un accès privilégié au plus grand marché aéronautique du monde, avec une totale immunité de leurs joint-ventures au regard de la législation antitrust, aux termes du Chapitre 11 et de la législation sur les prestations de retraite, de diverses modalités de soutien de la part de plusieurs États dans le pays, et d’infractions à la tarification sur les carburants. Nous pourrions établir une liste complète et créer un dossier similaire à leur livre blanc. »
Comment se positionne l’Europe ?
Les trois majors européennes, et principalement Air France-KLM et Lufthansa, ont la même attitude face aux compagnies du Golfe. Carsten Spohr, le CEO du groupe allemand, a d’ailleurs officiellement appuyé la démarche de ses partenaires américaines. Mais les droits de trafic étant régis par des accords bilatéraux, elles ont réussi à freiner leur progression.
Cependant, elles souffrent tout de même de la force d’Emirates, Etihad et Qatar Airways et demandent une stratégie au niveau européen pour rétablir les conditions d’une concurrence loyale. Par exemple en assortissant l’extension des droits de trafic d’un contrôle du mode de fonctionnement des compagnies du Golfe. Les ministres des Transports français et allemand ont obtenu le soutien de plusieurs de leurs confrères européens lors du conseil des ministres du 13 mars, et de la commissaire aux Transports Violeta Bulc.
La démarche est presque plus urgente sur le vieux continent puisque, selon l’enquête américaine, les compagnies du Golfe représentent 15% des réservations long-courrier en Europe, contre 5,2% aux États-Unis. La hache de guerre n’est pas près d’être enterrée.








